
Ces Limousins qui boycottent les urnes
Après la douche froide du premier tour de la présidentielle en 2002, le scrutin du 22 avril 2007 avait entraîné un sursaut. Seulement 14 % des inscrits limousins ne s’étaient pas déplacés jusque dans l’isoloir, alors qu’ils étaient 23 % cinq ans auparavant. « En 2007, il y avait un vrai choix, une impatience de l’électorat, deux nouvelles têtes et un style jamais vu », analyse Jean Brousse, coprésident de Tendances Institut, organisateur en septembre dernier d’une journée dédiée à la question “Pourquoi voter ?”, au Lonzac (Corrèze).
Mais qu’en sera-t-il dans 80 jours ? Dans le contexte économique actuel, les politologues s’interrogent sur le choix d’une partie des Français qui ne se sent ni écoutée, ni représentée, pire « abandonnée par la démocratie » (*). Voteront-ils pour les extrêmes ? Ou se réfugieront-ils dans l’abstention ?
« Je ne me retrouve dans aucun discours des candidats. Rien ne changera », témoigne ainsi Sylvia, 32 ans, aide à domicile en Haute-Vienne.
« Les mains liées »
« On constate une lassitude de la société envers le personnel politique et une méfiance sur son efficacité », poursuit Jean Brousse. Une lassitude qui toucherait toutes les catégories sociales : habitants des quartiers populaires ou des zones rurales, classes moyennes des communes périphériques.
Fatalisme, indifférence, contestation : le boycott des urnes s’accentue. Le Limousin, bien que souvent classé dans le top des régions “citoyennes” (voir ci-contre), ne fait pas exception. Législatives 2007, européennes 2009, régionales 2010, cantonales 2011 : à chaque fois, la participation a chuté par rapport au scrutin précédent. Même si le Limousin a de nouveau un candidat “du cru”, il n’est pas certain que la motivation en soit renforcée.
« Quelles que soient leurs idées, ils ont tous les mains liées par rapport au pouvoir de l’argent », constate, désabusé, Stanislas, 40 ans, animateur radio, qui d’ordinaire vote à la présidentielle et aux municipales. Cette fois-ci, il passera son tour. Enfin, pas tout à fait : « Je me déplacerai pour voter blanc ». Un bulletin vierge en signe de protestation mais qui n’est pas comptabilisé comme tel, à son grand regret. « On me classe dans les abstentionnistes mais je fais pourtant mon devoir de citoyen. J’ai malgré tout une conscience politique. »
« Il y a un côté “je-m’en-foutiste”, anarchiste dans l’abstention. Le vote blanc, c’est un acte civique », selon Jean Brousse, qui milite pour la reconnaissance de ce dernier. « Le problème c’est l’assimilation des deux ».
« Bonnet blanc »
Un acte réfléchi : Céline, 28 ans, infirmière à l’hôpital Esquirol, et Christine, agricultrice “bio”, justifient ainsi leur décision de bouder l’isoloir mais seulement au second tour. Au premier, leurs deux voix se porteront sur Mélenchon. Après ? « C’est bonnet blanc et blanc bonnet… Sarkozy est grillé, Hollande ne fait pas envie. » À moins d’un duel Hollande-Le Pen. « Dans ce cas, j’irai », concède Céline.
Pour Jean Brousse, la non-participation n’est pas un sujet d’inquiétude. « C’est le vote pour le Front national qu’il faut craindre : il me semble largement sous-estimé dans les sondages ». Entre l’abstention et la tentation du vote FN, certains électeurs balancent. Si elle devait vraiment glisser un nom dans l’enveloppe, Sylvia avoue qu’elle y mettrait celui de Marine Le Pen… « pour faire le ménage ».
Hélène POMMIER
(*) Source : Le Monde, édition du 7 décembre 2011.